Souvenirs

Je me suis endormi sur mon transat à la piscine ce midi. Je vais vous dire la température extérieure mais promettez de ne pas vous gausser. 12°C. Un 17 septembre, c’est assez surprenant, surtout au vu de l’été que l’on a eu. Juin et juillet ont battu des records de pluie et de frais pendant que l’Europe crevait de chaud. J’ai envié vos 40°C comme on a envié mes 10°C. Août a été plutôt beau, du moins il ne pouvait que l’être après ce faux été. Et septembre l’est encore plus, malgré les jours qui raccourcissent. Alors après la salle de sport, je suis allé me réchauffer dans un bain chaud puis je me suis étalé tout de mon long sur le transat blanc – donc un peu froid quand même – au bord du grand bassin de Laugardalslaug. Un lundi matin, grâce à moi la moyenne d’âge est descendue de 30 ans. Les vieux aussi ont besoin de vitamine D.

Et moi, je suis allongé et je repense à mon été. Un drôle d’été, mais n’ai-je pas dit ça à chaque saison, chaque année ? C’est (c’était ?) mon dernier ici, mais je ne m’en rends pas encore compte. Le départ est encore un peu trop loin pour être projeté précisément.

Les souvenirs s’accumulent. J’ai la mauvaise habitude de stocker mes souvenirs dans des lieux précis. Une partie reste dans ma tête et l’autre s’installe sur Aðalstræti, sur Laugavegur, à Laugardalslaug et dans d’autres rues, places, piscines ou plages. C’est plus fort que moi, chaque moment vécu ici est inscrit et ne partira pas. Je ne peux plus aller à Kiki – le seul et unique bar gay “officiel” de Reykjavík – sans repenser à lui, même s’il y en a eu d’autres depuis qui ont laissé leur trace quelque part dans la capitale et dans ma vie. Vivre ici pour moi, c’est vivre dans une nostalgie constante, mais je crois que c’est aussi la météo qui provoque ça. À un moment, il faut pouvoir aller de l’avant, et il semblerait que je ne le puisse plus ici.

C’est petit, ici. Ce n’est pas nouveau. C’est joli, mais c’est petit. Si ce n’était que Reykjavík, l’Islande n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Mais heureusement, il y a le reste; et je crois avoir bien utilisé mon été pour parcourir les quelques endroits qu’il me restait à découvrir. Mon projet de trek dans les Hornstrandir, prévu pour l’été 2017, s’était vu reporté à 2018, par manque de vaillance, et s’était transformé en projet commun avec mon frère. Et là c’est difficile de savoir par où commencer. Parce que s’il m’est parfois assez difficile d’extirper le positif des mois de janvier à juillet de cette année, ces quelques jours dans l’extrême nord-ouest m’ont fait un bien fou. Ok, j’exagère un peu, les sept premiers mois de l’année 2018 n’ont pas totalement été catastrophiques. J’ai énormément appris sur moi-même mais ça s’est fait dans la douleur, et j’aurai encore besoin de temps et d’entraînement pour entrevoir une vie plus simple. Les Hornstrandir, c’était la première fois que je ressortais de Reykjavík pour aller dans un endroit inconnu depuis un bon bout de temps. Et les Hornstrandir, c’est autre chose. Autre chose que tout ce qui m’a été donné de voir depuis que je suis arrivé ici.

Vue d'Isafjordur depuis le bateau
Nous quittons la civilisation, depuis Ísafjörður, capitale des Fjords de l’Ouest, pour aller vers les Hornstrandir.

Un autre morceau de monde. Ça ressemble à l’Islande, ça pas de doute, encore que la terre n’est pas si noire et qu’on y a même trouvé des fougères, les seules que j’ai vues ici, elles ont du arriver dans la poche d’un pantalon quechua de randonneur français et ont élu domicile à l’abri d’un rocher dans un endroit improbable.

On y va en bateau. Il n’y a pas de route pour accéder au parc national des Hornstrandir. Un petit bateau, une quinzaine de places à tout casser. Mercredi 8 août. On nous dépose sur une plage, en étant passé au préalable du bateau à un zodiac et d’un zodiac au dos du marin qui ne veut pas qu’on se mouille les pieds avant de commencer notre trek. On nous laisse sur la plage, on a sur le dos quatre jours de nourriture (bon peut-être six, mon frère dira huit, mais bon on est jamais trop prudent), une tente, des sacs de couchages; mais pas d’eau, évidemment. Pas besoin, elle coule à flot et à flanc de montagne, elle est pure et il suffit de se pencher pour boire.

Sac à dos et vue sur Veiðileysufjörður
Je crois qu’arrivé en haut j’ai jeté mes batons et mon sac à dos parce que j’étais déjà fatigué mais j’ai remis le tout en ordre pour la photo. Nous avons quitté Veiðileysufjörður, en bas, et nous passons de l’autre côté.

Nous partons sous le soleil de Veiðileysufjörður pour entamer notre premier col, Hafnarskarð, 519 mètres. Avec quinze kilos sur le dos, la montée se fait vite sentir dans les pattes et je n’attends pas longtemps avant de me retrouver déjà en t-shirt. Inattendu, moi qui avais embarqué mes deux polaires et mon lopapeysa. Les pieds dans la neige, nous passons le col dans les nuages, mais il nous suffit de descendre de quelques dizaines de mètres et nous apercevons, nous voyons même, la baie de Hornvík dans son entièreté et les falaises de Hornbjarg. Tout nous semble proche, mais il nous reste encore une bonne dizaine de kilomètres avant de rejoindre notre camping, à Horn. Nous traversons notre première rivière, à gué, pieds nus, après que mon frère a tâté le terrain, plus ou moins avec succès. Une fois installés et débarrassés de nos sacs, nous décidons d’entamer notre journée du lendemain et de faire la boucle qui mène aux grandes falaises de la région qui culminent à 534 et tombent à pic dans l’Océan Arctique. Bien nous en a pris ! Lestés de nos sacs à dos, la tâche aurait été beaucoup plus compliquée qu’imaginé. Les étroits chemins, aux pentes parfois surréalistes, courent aux bords des falaises et on ne fait pas vraiment les malins face au vide. Surtout, le coucher de soleil qui nous attendait ce soir-là valait bien les six ou sept kilomètres supplémentaires.

Alors que le soir tombe, vers 22h, et que nous commençons à cuisiner notre dîner, voilà un renard s’approche de nous. Pas farouche, il essaie même de visiter la tente. On est sur son territoire et il vient pour nous surveiller. Il n’a pas vraiment peur de nous, il sent que nous ne sommes pas une menace (et que nous avons de la nourriture), mais il garde tout de même un peu de distance. Après une nuit peu réparatrice, celui-ci revient autour de nous alors que nous prenons notre petit-déjeuner, à la recherche de quelques miettes. Lassé d’attendre que nous terminions, il s’endort. Et hop, je dégaine l’appareil photo. Nous remballons nos affaires sans le réveiller et entamons notre journée de marche. À peine partis, il est en train de gratter autour de notre emplacement. Il a du trouver quelques abricots secs que j’avais – prétendument – embarqué en trop grande quantité.

Falaises et cascades s’enchaînent. Nous passons près d’un phare où nous trouvons traces d’anciennes vies, qui ont certainement elles aussi laissé des souvenirs sur ces lieux qu’elles ont fini par déserter. Chaque passage de col, chaque rebord de falaise, donnent des vues infinies. Un iceberg à l’horizon nous rappelle la proximité du cercle polaire, à seulement quelques kilomètres. La fatigue se fait ressentir, et sur la carte nous avons encore deux cols à passer avant de rejoindre Smiðjuvík, où nous devions passer la nuit. Devions, parce que nous décidons finalement de continuer un peu, de rajouter un col sur cette journée pour éviter une longue troisième journée de marche.

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Le phare d’Hornbjargsviti
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Nous avons marché le long de toutes ces falaises depuis ce matin.

Avec la fatigue arrivent le pessimisme et les tensions. Arrivés au haut du dernier col, je milite pour rajouter un kilomètre aujourd’hui (et un demain) pour dormir au sec dans un refuge d’urgence. Même sans pluie, un endroit abrité nous ferait du bien. Mon frère préfèrerait dormir sur le chemin pour ne pas avoir à rajouter deux kilomètres sur le parcours total. Nous arrivons dans la baie de Barðsvík, les pieds dans l’eau, littéralement. Un marécage qui s’étend sur des kilomètres carrés. La premier solution, celle du refuge, semble impossible : hors de question de marcher plus que nécessaire dans la boue, mais où planter la tente si tout le sol est mou ? La rivière traverse la vallée et nous devons, aujourd’hui ou demain, traverser la rivière pour continuer notre route. Au bord de la rivière, ce que nous n’espérions plus : un carré sec, de trois, peut-être quatre mètres sur quatre. Un soulagement. Nous nous installons ici. Il fait calme, il fait bon, c’est inattendu. Pas âme qui vive – nous n’en avons croisé que deux ce jour-là, le matin, et nous n’en croiserons pas avant le dernier soir – et pas un poil de vent. Nous nous offrons même le luxe d’une rapide douche dans la rivière, fraîche.

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La quiétude à Barðsvík.

Il nous reste d’après la carte 17 ou 18 kilomètres à parcourir pour ce dernier jour de randonnée, et seulement deux cols à passer, dont un sous les 200 mètres. Tant mieux, parce que même si les sacs à dos s’allègent plus on se déleste de nourriture, ils semblent de plus en plus lourds et pèsent sur les épaules. Nous passons le col de Göngumannaskarð et faisons une petite pause sur la plage de sable gris clair, au milieu des milliers de morceaux de bois arrivés ici par les océans. Maintenant, nous n’avons plus que du plat, et partons de Bolungarvík en suivant le rivage.

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Bolungarvík et son bois de flottage.

Le plat s’avère être un piège, ce ne sont que des rochers et des galets, mouvants, et nous faisant perdre l’équilibre à chaque pas. Le genou de mon frère, qui avait été déjà été mis en difficulté dans les derniers cols, lui fait faux bond et nous considérons de nous arrêter au refuge d’urgence de Furufjörður, d’y dormir si besoin, mais notre bateau est le lendemain à 11h de l’autre côté du col, et il nous reste huit kilomètres à parcourir. Nous ne pouvons pas vraiment nous permettre de devoir courir le lendemain. Alors tant que les jambes sont chaudes, nous continuons. La montée vers le col de Skorarheiði se fait à petite vitesse, à grand renfort de pauses. De toute façon, nous ne trouvons pas de chemin, l’endroit est très peu fréquenté ici. Dans le refuge de secours seules quatre ou cinq signatures se croisent dans les pages du gestabók, le livre “d’or” (bien que ce ne soit pas la meilleure traduction puisque c’est simplement là que nous devons inscrire la suite de notre parcours, au cas-où). Le GPS indique un chemin mais il n’existe pas, la carte un autre mais il n’existe pas non plus, et au milieu de tout ça sont installés des cairns qui nous donnent la marche à suivre générale. Alors nous suivons les cairns et atteignons le lac de Skorarvatn, sous une brume un peu mystérieuse et peu à peu le fjord suivant – le dernier ! – se découvre. Nous voyons le Hrafnfjörður. Je prends un peu d’avance dans la descente, boosté par la vue de l’arrivée, et nous rejoignons le refuge d’urgence – en pente, même à l’intérieur, pour se réchauffer, puis manger. Finalement, nous aurons marché aujourd’hui 21 kilomètres au lieu des 17-18 attendus.

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La descente dans le Hrafnfjörður. Le seul pont de tout le parcours.
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Le refuge à côté duquel nous avons posé notre tente.

Samedi 11 août, 10h45, nous apercevons le bateau qui ne vient qu’une fois par semaine dans ce fjord. La corne de brume retentit et ça y est, on vient nous chercher. On l’a fait.

Quelle sensation, d’avoir accompli un de ses rêves. Ce qui est sûr, c’est que je ferai à nouveau des treks. Je n’ai pas commencé par le plus facile, mais il restera le plus beau, le premier, le plus magique. On apprend beaucoup, déconnecté, avec soi-même et sans croiser personne.

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En attendant le bateau.

Alors, ça, c’était seulement début août. Comme ce n’était pas assez, il fallait trouver d’autres endroit à explorer. Laki, d’abord, la fissure entrée en éruption en 1783. Pas de grosse randonnée mais un petit weekend dans un cottage entre amis et tout de même une bonne journée de découverte des lieux, encore un paysage inédit. Et puis, Þórsmörk, que je ne pensais pas voir cette année. Au pied de l’Eyjafjallajökull et de Katla, il y a Þórsmörk donc, et je ne m’attendais à rien de ce que j’ai vu. Déjà, la météo pour un début de septembre était tout de même incroyable, à tel point que j’ai pu ne porter qu’un t-shirt pendant quelques heures (oui c’est énorme !). Je m’attendais à un endroit désert, noir de cendre ou de sable au pied des glaciers que nous ne verrions pas à cause des nuages. Nous avons trouvé une forêt, genre une vraie forêt, un paradis de verdure, au pied des glaciers ensoleillés. Je comprends mieux pourquoi la région s’appelle Góðaland – la bonne terre. Là aussi, un bien fou, dans un début de mois de septembre qui ne s’est pas passé comme prévu. Ce mois-ci rappelle à quel point avoir des amis avec qui faire des weekends et partager de bons moments (et des moins bons, ça fait partie du contrat), c’est important, et que quand les relations (tré)passent, eux sont toujours là.

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