Je ne dérange que les vers de terre

J’ai la musique au max et je bâille béant assis sur mon Poäng, ce fauteuil Ikea à bascule, choisi de couleur rouge, idéalement placé à proximité de ma grande fenêtre, dans le coin, qui me permet d’apprécier le peu de lumière dont nous disposons depuis quelques semaines. Le plaid sur les genoux, je me réveille (oui, encore à 14h26) peu à peu après la soirée de Noël de l’hôtel. Oh, je n’avais pas aussi bien mangé en Islande depuis un bon bout de temps (toujours ?). Il faut dire que nos patrons nous ont gâtés, au dernier étage d’Harpa. L’équipe est toute récente et seulement 6 des 17 personnes attablées étaient employées de l’hôtel au Noël précédent. Mais engagement est pris, j’ai dit “et qui sera là l’année prochaine ?” et j’ai levé la main avec quelques autres. C’est agréable d’être dans un travail où l’ambiance est bonne, l’atmosphère est saine. Je n’ai jamais eu à cacher mon homosexualité, on me l’a demandé, je l’ai dit, c’était facile. Tout le monde ne le sait pas, du moins ne le savait pas, mais je crois que lorsqu’une des femmes de ménage a demandé à ma collègue et moi si nous étions ensemble et que ma manager l’a regardée en disant “Antoine ? Hahahaha” c’était assez clair. J’aurais pu être gêné, je l’aurais été il y a quelques années, mais pas là, pas en Islande. Oh, loin de moi l’idéalisation du pays, j’en ai fait mon deuil. Rien n’est parfait, malgré les apparences. Mais au moins, je suis moi-même et ça ne m’empêchera jamais d’avancer ici. J’ai fait mon deuil de l’Islande idéale, j’ai compris que c’était corrompu, qu’il y avait du racisme, c’est bien le problème quand on commence à comprendre la langue, on peut lire le journal, et… je peux vous dire que vous pouvez arrêter l’idéalisation (comment ça je vous l’ai déjà dit ?). Ok, il y a certainement bien pire qu’ici, j’en conviens, et c’est assez bien pour que je reste. Bien sûr je me pose des questions. Vais-je reprendre les études ? Mais pourquoi faire ? Est-ce que je veux étudier à nouveau quelque chose pour rester ici à tout prix ? Ai-je envie de rentrer en France ? (Non, c’est à peu près la seule question à laquelle j’ai pu répondre jusque-là) Et pour faire quoi, de toute façon ? Enfin, je crois que je vais continuer un peu ici. Ne serait-ce que pour atteindre la langue et la parler enfin. Après une intermittence d’un peu plus d’un an, je me suis dit qu’il était temps de reprendre les cours. Je sens que j’ai atteint un palier, le palier sur lequel on a l’impression de ne plus progresser et pourtant on me parle islandais un peu au travail, je le comprends, mais il faut encore passer l’étape “vaincre la timidité et la peur de faire des erreurs”. Cela dit je suis capable de tenir une conversation en islandais, peut-être en tournant autour du pot en utilisant des synonymes ou des mots plus ou moins proches, mais au moins je serais perdu dans la campagne sans que personne ne parle anglais que je saurais me débrouiller. Je me suis inscrit pour janvier et cela implique que je parte du boulot un peu plus tôt. Aucun problème, ma manager est ravie que je m’implique un peu plus dans la langue. Après tout, elle doit se dire que grâce à ça je finirais par rester, qui sait.

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Au coin de ma rue.

Et donc, je suis assis dans mon fauteuil Poäng, témoin de mon emménagement et membre des nombreux meubles achetés, je n’avais rien à moi à part la petite table de nuit que j’avais acheté il y a deux ans, même pas une fourchette ou un couteau, quoi que j’avais déjà deux poêles, eh je ne suis pas français pour rien, les crêpes c’est sacré. Je suis bien chez moi, aucun regret, et avec le déménagement début novembre est venue la neige, qui a tenu pendant trois semaines, jusqu’aux -10°C de lundi dernier; il faisait si froid sans aucun vent qu’on ne voyait pas à 15 cm à la piscine à cause de la vapeur d’eau, il fallait garder la tête sous l’eau pour être sûr de ne pas se taper un autre nageur. Et donc j’ai dépensé les deux-tiers de mon salaire dans des meubles en kit qui sont venus compléter mon studio-ex-garage de ce petit quartier résidentiel. Mais je peux apprécier d’être assis sur mon fauteuil Poäng, c’est le mien, sans bébé qui pleure à l’étage du dessous vu que l’étage du dessous c’est l’étage des vers de terre (et j’espère de rien d’autre d’étrange) ni coloc qui parle comme si le monde autour n’existait pas, seule ma musique, celle que je mets quand je veux au volume que je veux, à part les vers de terre du sous-sol je ne vois pas qui serait dérangé.

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Un dimanche au bord de l’eau.
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2 thoughts on “Je ne dérange que les vers de terre

  1. Mille mercis quel plaisir de vous lire! J’adore le titre et l’humour tout au long de l’article qui pourtant aborde des sujets importants! Je vous souhaite le meilleur et le plus beau, le bonheur, la joie, des surprises agréables pour cette nouvelle année bien entamée!

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