Séance de rattrapage

Ce soir, à vélo, sur le chemin du retour, les dernières notes du parfum de l’été viennent m’effleurer puis s’effacent sous mon nez. 16 septembre. Le vent est encore tiède, gants et bonnet sont encore rangés dans les tiroirs mais je ne sais qu’il ne faudra plus attendre très longtemps avant qu’ils viennent couvrir quelque extrémité de mon corps.

Le casque sur mes oreilles joue du Lady Gaga et contraste avec le calme extérieur. Il fait déjà sombre, ça y est, le soleil se couche avant que je termine ma journée, alors il fait presque nuit quand je monte sur mon vélo. Pour le moment, le soleil se lève encore avant que je fasse mon entrée sur le terrain de jeu qu’est la réception de mon hôtel.

J’ai besoin d’écrire. Je consigne. Par peur d’oublier, certainement. Je ne fais jamais de résumé exhaustif de ma vie, on verrait vite que j’ai une routine et que je ne pars pas tous les jours en vadrouille. L’aventure n’est pas au coin de la rue, mais elle n’est probablement qu’à quelques kilomètres de là.

Dès que j’ai fini un article, il faut que j’en recommence un autre, c’est comme ça.

J’ai remarqué que j’avais omis de vous conter mes deux escapades de mai et juin. Il n’est certainement pas trop tard pour cela. Je crois que j’ai quelques gribouillis sur mon carnet de notes qui ne sert pas autant que j’aimerais. Ça date du 2 juin, et j’écris depuis Flókalundur, dans le sud des Fjords de l’Ouest, encore eux. Je parle des quelques rafales de vent qui s’abattent sur la voiture dans lequel je me suis réfugié, seul. Ce weekend, c’est en solitaire. Il est 21h30 et le jour semble interminable. On ne sait pas si derrière les nuages le soleil s’apprête à laisser la place à la nuit, mais il semble que ce ne soit pas prévu. La journée a été longue, je suis parti de Reykjavík à 9h30 et je suis arrivé ici à 17h. J’ai fait quelques détours, il faut dire, et je suis passé dire bonjour à Sophie, alors à Borgarnes.

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Je veux bien la maison juste là, si on me la donne.

Les fjords sont toujours aussi beaux, aussi solitaires qu’ils sont beaux. Ils l’étaient moins la fois dernière, solitaires. Je ne me souvenais pas que la route était aussi longue ; mais après tout, elle en fait des virages. Je suis bien ici, mais je me suis fait à Reykjavík et à sa vie sociale. Ne voir personne n’est plus dans mes habitudes, et je crois que c’est tant mieux. Je ne suis pas sûr d’avoir envie de repartir seul pour plus d’une journée. Que fait-il que l’être humain a besoin des autres pour se sentir vivre ?

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Dynjandi.

Enfin, c’était tout de même appréciable. Quelques nouvelles découvertes. J’ai pu surligner de nouvelles routes sur la carte qui orne ma chambre. Retourner à Dynjandi, aller plus loin, dans des villages où la vie s’est arrêtée, Þingeyri, Flateyri, Bolungarvík. Ces ports à peine habités. La piscine du dernier où je me suis abrité de la pluie. Comment se fait-il que je me réfugie dans un bain chaud extérieur pour échapper à l’humidité de la pluie ? C’est pourtant bien pareil. Enfin, ça me donne l’occasion d’écouter les conversations. C’est comme à Reykjavík, on y parle de la météo, mais on parle surtout du poisson que l’on a pêché la veille, et tu te souviens, Guðmundur, il était revenu à vide ce jour-là.

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Un fjord, et il y a même du soleil.
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Ouais, c’est une route vers un bout du monde.

Entre Bolungarvík et Ísafjörður, il y a ce récent tunnel. Puis il y a la route d’avant. Elle est interdite d’accès. Elle longe la côte, entre une montagne d’un côté et une falaise de l’autre. Elle s’est arrêtée de vivre il y a quelques années. Et elle disparaît, rongée par la nature qui reprend ses droits. Elle me fait penser à ces scenarii catastrophes (enfin, de notre point de vue) où les humains disparaissent soudainement. Tout est là. Le marquage au sol semble encore frais et pourtant il est fissuré par quelques lupins qui se fraient un passage au milieu du goudron. Alors j’ai marché là, je ne sais pas vraiment combien de temps, une heure, peut-être deux, du moins je crois que j’avais déjà fait plus de la moitié du chemin par rapport au tunnel mais il fallait que je rejoigne ma voiture qui elle était restée d’un côté, elle.

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Le reste de route.
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J’ai beaucoup de photos de fjords.

Je pensais avoir vu tous les bouts du monde d’Islande. Puis il y a eu celui-ci. Puis il y a eu les autres. Il y a eu Raufarhöfn. Un voyage dans le temps, direction les années 70. Des rues non goudronnées. Une bonne moitié de maisons abandonnées. Là, je suis dans le nord-est. À 600 km de Reykjavík, je suis au plus loin possible de la capitale par la route. Enfin, pas exactement. Il y a des distances plus élevées, mais la distance-temps, du moins la distance-siècle, est certainement la plus éloignée. Le brouillard flotte autour du village, il est mystérieux, inquiétant. Sur la colline trône un monument de religion païenne à la Stonehenge mais qui n’a été construit qu’à la fin des années 2000. Le tourisme n’est pas arrivé ici. Le seul hôtel est en miettes mais la propriétaire a un beau projet. Notre guesthouse est elle-même un tout autre monde. Puis il y a cette route, encore une fois. Celle qui ne dessert plus grand chose. Auparavant seule route pour rejoindre Raufarhöfn depuis l’est, elle a été délaissée pour un bel axe qui coupe à présent cette péninsule, Melrakkaslétta. Cette route, elle va chatouiller de quelques kilomètres le Cercle Arctique. Ici, nous sommes sur la partie de l’Islande la plus proche de la ligne de la nuit et du jour infinis. Alors peut-être que sans la brume l’effet aurait été différent, mais seules deux fermes subsistent sur cette route, dont l’entretien laisse à désirer. Il y a partout sur les plages le bois de flottage qui a fait route par la mer depuis la Sibérie. Un bois précieux à une époque où il était seul matériel pour chauffer et construire, il n’y a pas si longtemps. Puis la route redescend, s’éloigne du Cercle et rejoint Kópasker. Sur la côte opposée à Raufarhöfn, son destin devrait être similaire. Pourtant, c’est un village qui semble bien plus vivant.

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Ça, c’est Raufarhöfn.

Et puis il y a Langanes. Un autre bout du monde. C’est là où prend place une histoire bien triste. Je pense que c’est le destin le plus triste pour un village que j’ai pu trouver. Skálar n’avait pas beaucoup de chances de survivre, isolé ainsi. Et pourtant à une certaine époque plus de 100 âmes fréquentaient ses rues aujourd’hui disparues. Skálar doit son succès initial à ses bancs de poissons dans l’océan qui lui fait face. Un vrai or blanc à quelques encablures. Mais dans les années 1930, les moteurs apparaissent. Il n’est plus si utile de s’installer en face des bancs de poissons, on peut aller plus loin, être plus rentables. Le village, isolé, perd de son intérêt, mais on construit une nouvelle jetée, plus moderne, pour accueillir de plus gros bateaux. On détruit la précédente, obsolète, puis on se rend compte que la nouvelle n’est pas adaptée. On ne peut même plus accoster. Le village reprend un peu d’intérêt quand les soldats britanniques s’y installent, très temporairement, pendant la Seconde Guerre mondiale. On projette même des films dans la salle municipale. Puis, oups. Un bateau perd ses mines en mer. On ne peut plus pêcher depuis le port. Et puis, les mines reviennent sur la côte et font disparaître les maisons du bord de mer. C’est la fin du village. Les intempéries font leur travail, et il n’y a plus. Plus que quelques bout du mur qui viennent murmurer qu’un jour ils entouraient de la vie.


Apparté. Je me sens un peu idiot de faire que des articles qui suintent la mélancolie et qui montrent que des endroits isolés dans le brouillard, j’ai l’impression de faire une collection de bouts du monde. Alors voici quelques autres endroits que j’ai visité ces weekends-là qui sont autre chose.

1. Ásbyrgi, un endroit magnifique où l’on a fait une rando sous 22°C :

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2. La piscine de Vopnafjörður, plus cool tu meurs :

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3. Ísafjörður et cette vue :

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4. Le bowling avec les bouées échouées et le bois de flottage :

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5. La ferme de Bustarfell et ses moutons trop mignons :

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6. La vue sur Héraðflói :

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La vie, on la retrouve à Vopnafjörður après être passés par le village le plus déprimant du pays, Bakkafjörður. La pluie n’aidait probablement pas, mais en sortant du village le silence régnait dans la voiture (et cette fois-ci je ne voyageais pas seul), puis cette question : c’était ça ? Enfin, c’était un village ? Même le port avait déserté le village et s’était installé plus loin, certainement parce qu’il n’était plus adapté.

Vopnafjörður. Je ne pensais rien de cet endroit. Je n’attendais rien. Finalement, après tout ça c’était l’écrin de la civilisation moderne. L’odeur de poisson de l’usine locale en plus. Rappelez-moi en tout cas d’y retourner, à l’occasion, puis surtout à Hof à quelques kilomètres de là, son camping et sa collection de vieux livres et de vieux journaux. Admirable.

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Vopnafjörður, sans l’odeur du poisson je suis gentil.

C’était long comme article, hein ? Mais bon, j’avais à raconter. Je n’ai pas vraiment fini. Je voulais encore dire des trucs, comme quoi la vie ici c’était bien, que je suis heureux d’être bien entouré, que j’ai fêté mon anniversaire et qu’il y avait même des gens chez moi pour cela. Qu’il y a des gens à qui je tiens ici, aussi. Mais je me contenterai de ces quelques lignes sur le sujet.

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